Les zapatistes naviguent vers l’Europe

Carte Blanche parue dans Le Soir du 7 mai 2021 (*)

Bernard Duterme, coordinateur du livre collectif Zapatisme : la rébellion qui dure, commente la prochaine « invasion » du continent européen par les surprenants rebelles du Chiapas, à l’heure de la ratification d’un nouvel accord de dérégulation des investissements et des échanges commerciaux entre l’Europe et le Mexique.

C’est parti. La caravelle « La Montaña » a quitté la péninsule du Yucatán au Mexique pour rallier les côtes européennes. À bord, une délégation du mouvement zapatiste du Chiapas, baptisée « l’escadron 421 », car composée de quatre femmes, deux hommes et une personne transgenre, originaires de différentes ethnies mayas. Mission : « envahir » le continent européen pour y propager « le virus de la rébellion ». Une centaine d’autres indigènes zapatistes devraient les y rejoindre, par avion, au début de l’été. Avec, sans doute, la même gravité et la même ironie, caractéristiques de cette drôle d’insurrection.

Les rebelles du Sud-Est mexicain n’en sont pas à leur premier coup d’éclat, depuis ce 1er janvier 1994, il y a plus d’un quart de siècle, lorsque, vieilles pétoires à la main, ils déclarèrent la guerre au gouvernement du président Salinas et à son armée. Le jour même de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique ! L’élan martial fit long feu, mais les zapatistes, désormais encagoulés « pour être reconnus » – l’un de leurs multiples paradoxes –, vont rester mobilisés contre vents et marées, pour « la liberté, la démocratie et la justice ».

Trois processus divergents bien que concomitants marqueront les premières années : des négociations erratiques entre les insurgés et le gouvernement ; une stratégie et des faits de harcèlement (para-)militaire des autorités à l’égard des communautés rebelles ; et une succession de rencontres bigarrées avec la société civile nationale et internationale, à l’initiative des zapatistes.

Les trois options vont capoter. Ni le gouvernement ni le congrès n’appliqueront le seul accord signé avec les commandants mayas (à San Andrés en février 1996) sur le droit à l’autodétermination et le respect des cultures autochtones. La « guerre de basse intensité » menée parallèlement contre les villages zapatistes va affermir le mouvement plutôt que l’affaiblir. Et les diverses tentatives d’articuler les gauches mexicaines dans une nouvelle dynamique organisationnelle, à l’instigation du sous-commandant Marcos, porte-parole de la rébellion, vont crisper plus que charmer.

Seul le Congrès national indigène (CNI), constitué en 1996 pour réunir à l’échelle du pays les peuples indiens en lutte contre l’exploitation et les discriminations dont ils sont l’objet, subsistera. Il fait d’ailleurs partie de cette nouvelle épopée annoncée dès octobre dernier qui va voir les délégations indigènes sillonner les cinq continents, en commençant par l’Europe – elles sont attendues dans plus d’une vingtaine de pays – et par Madrid… où l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) compte bien fêter à sa façon le 13 août prochain, les 500 ans de la prise de Mexico-Tenochtitlán par les troupes du conquistador Hernán Cortés.

Depuis près de deux décennies maintenant, les rebelles du Chiapas administrent au quotidien un régime d’« autonomie de fait », faute d’autonomie de droit, dans leurs zones d’influence, un territoire de la taille de la Belgique, mais très fragmenté politiquement. Ils tentent d’y construire « un autre monde », à distance du capitalisme et en rupture avec les différents registres de domination face auxquels leur nouvelle perspective émancipatrice s’est progressivement construite, au fil des circonstances.

Aspirations combinées à la reconnaissance et à la redistribution, à l’égalité hommes-femmes, au respect du vivant sous toutes ses formes, à l’intégration sans assimilation et à l’autonomie sans séparation, à la citoyenneté, à la libération et à la dignité… Le tout emballé dans la prose baroque du prolifique Marcos (rebaptisé sous-commandant Galeano en 2014), chacune et chacun de ce côté-ci de l’Atlantique peut y trouver sa saveur préférée. Parfois en négligeant les autres parfums, voire en conditionnant sa solidarité à leur abandon. Dans le meilleur des cas cependant, socialistes, féministes, libertaires, écologistes, démocrates, tiers-mondistes, chrétiens progressistes, décoloniaux, indianistes… convergent dans leur intérêt pour la cause zapatiste.

Ce sont d’ailleurs elles et eux que les zapatistes souhaitent rencontrer en Europe, « en bas, à gauche », pour discuter le coup, « partager », « apprendre les un·es des autres dans le respect des différences », « dynamiser un réseau de résistances » à l’ordre établi. Pourvu que les syndicats par exemple, au-delà des seuls comités de solidarité avec le Chiapas, les accueillent. Car l’Europe dans laquelle les délégations de l’EZLN s’apprêtent à débarquer est précisément celle dont les États membres sont appelés à ratifier le nouvel accord de libre-échange conclu avec le Mexique en 2020.

Un accord qui, en dépit des impacts sociaux et environnementaux désastreux du précédent signé en 2000, prévoit d’accentuer la libéralisation et la déréglementation du commerce entre l’Europe et le Mexique, en donnant davantage de pouvoir encore aux investisseurs extérieurs. Ceux-là mêmes qui sont considérés là-bas, par « le Mexique d’en-bas », comme des « envahisseurs » y gagneraient le droit exclusif de poursuivre l’État mexicain à la moindre tentative de régulation. À l’heure de la « conquête inversée » du continent européen par les indigènes zapatistes, pourvu qu’on en parle.

(*) également publiée sur le site du CETRI.

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